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Le 21 janvier, 2010
Rencontre de la musique byzantine

Résumé de la conférence de Frédéric Tavernier Vellas au Conservatoire de Tarbes le 21 Janvier 2010.

Le sujet que nous allons aborder aujourd'hui, à travers la rencontre de la musique byzantine, nous place au cœur de ce qui fait la richesse et la variété des couleurs caractéristiques de la musique modale.

Il est bon de faire un petit rappel historique avant de commencer à parler des questions plus théoriques. La musique byzantine est à ma connaissance la seule tradition musicale, développée pendant deux millénaires, qui ait su unir tout au long de son histoire l'intime synergie de la tradition écrite et de la tradition orale.

Certes, les manuscrits les plus anciens remontent au 9ème siècle. Mais ils témoignent sans aucun doute d'une tradition antérieure et nous donnent ainsi un lien avec la source la plus ancienne de cette musique.

Le système musical byzantin trouve ses origines dans la musique grecque antique, cela est certain car ce système était le système dominant dans tout le bassin méditerranéen. Toutefois, on ne peut le ramener simplement à cette antique origine qui, du reste, est encore aujourd'hui assez mal connue. Les pythagoriciens ont apporté une importante contribution en ce qui concerne la « nature divine » des intervalles et donc une réflexion sur les échelles... Mais cela nous éclaire peu en ce qui concerne notre sujet.

Le système musical byzantin s'est élaboré progressivement, a connu des évolutions, sans doute également des influences étrangères, mais il s'est construit comme un système complet et complexe, riche d'un patrimoine d'œuvres composées dont il serait difficile de préciser le nombre exact. Il s'est en effet développé dans l'Empire Romain qui était très étendu, en lien avec le développement du christianisme devenu religion officielle de l'Empire sous Constantin, donc dès le quatrième siècle. Dans le développement de ce répertoire nous pouvons schématiquement définir 3 grandes époques :


A. du 3ème siècle au 13ème siècle.

B. du 13ème siècle au 19ème siècle.

C. du 19ème siècle à aujourd'hui.


A. La première époque est celle de la construction. La nécessité de développer une liturgie propre aux chrétiens, qui ne trouvaient plus leur place dans les synagogues, a été le moteur d'une production poétique intense qu'on appelle « l'hymnographie ». Ce grand développement de la production poétique appelait tout naturellement un développement de l'art musical de la composition pour l'utilisation de ces hymnes au cours de la liturgie.

L'Octoïxos, traduit Octoèchos, est bien connu comme le système des Huit Modes byzantins, (huit modes que l'on va retrouver également dans la musique grégorienne qui possède également une classification en quatre modes principaux, ou authentes, désignés du reste par une appellation grecque : Protos, Deuteros, Tritos et Tetardos ainsi que les quatre modes plagaux qui leurs sont relatifs).

Ce développement du système des huit modes a permis de mettre en place un cycle liturgique sur huit semaines, chacune possédant ses textes propres et surtout son mode et donc sa couleur propre. Ce mode est chanté non seulement pour les vêpres et les matines de la résurrection mais également au cours de la liturgie dominicale dans les paroisses orthodoxes. Il donne une couleur, une atmosphère particulière, à chaque semaine du cycle des huit semaines.

L'ouvrage principal de l'Octoèchos byzantin est l'Anastasimatarion, livre des vêpres et matines de la résurrection. Cet ouvrage est attribué par la tradition à saint Jean Damascène (+750). Toutefois les compositions dans les huit modes se retrouvent dans tous les livres liturgiques. Ainsi pour le commun de la Divine Liturgie, il existe des compositions dans les huit modes, des chèrouvika (hymne des chérubins), des litourgika (pièces qui sont au cœur de la célébration du sacrifice eucharistique), des koinonika (chants de communion) etc.

B. La deuxième période est celle de l'épanouissement de l'art de la composition et je la situe volontairement autour de l'époque présumée du Maître Koukouzèlis. Celui-ci a joué un rôle plus qu'important dans l'histoire de la musique byzantine notamment par la splendeur de ses compositions, mais également par l'œuvre entreprise en faveur de la sémiographie byzantine et notamment par l'introduction des signes d'expression et de la xeironomi (art de la direction du chœur byzantin). On situe la naissance du Maître Ioannis Koukouzelis au 12è siècle.

Cette période qui sera marquée par le grand événement de la chute de Constantinople (en 1453) est appelée couramment période méta-byzantine. Nous voyons qu'elle a commencé avant la chute et qu'elle s'est poursuivie ensuite. Elle est marquée par un développement considérable de compositions majeures dans le style kalophonique. Cette expression, difficile à traduire, signifie un développement dans l'art de la composition musicale et de l'art vocal qui sont portés à leur plus grande subtilité. Les œuvres kalophoniques peuvent être interprétées à l'Église pour donner une solennité particulière à l'office ou encore se présenter comme des « Mathimata », des études qui par leur difficulté sont davantage destinées à perfectionner l'art du psalte ou à être interprétées en concert... Pensons également qu'au 17ème siècle commence le Bel Canto en Europe occidentale.

C. La troisième période est celle de la Réforme des grands maîtres. Trois noms à retenir : Chrysanthe de Madytos, le grand théoricien de la musique byzantine, Grégoire le Protopsalte et Hourmousios Hartophylax qui ont collaboré à l'avènement de la Nouvelle Méthode. Il faut également noter que l'imprimerie des ouvrages de musique byzantine commence à cette époque. Auparavant, nous n'avons que des manuscrits. Le travail des grands maîtres s'inscrit dans l'évolution normale d'une musique dont l'écriture n'a cessé de se perfectionner, jusqu'à devenir une écriture analytique, et dans le souci d'offrir une nouvelle méthode pédagogique pour les jeunes voulant s'initier à l'art de la psaltique. Cette troisième période est couronnée par le travail titanesque du musicologue Simon Karas, dont la théorie musicale, accompagnée de collectage, d'enregistrements sonores et couvrant à la fois le répertoire de la musique byzantine et des musiques traditionnelles de la Grèce n'a pas fini d'être exploité. La profondeur unique et le souci d'exactitude poussé jusqu'au scrupule de l'œuvre de Karas la rende toutefois un peu inaccessible pour beaucoup qui préfèrent s'en tenir aux résumés de la théorie de Chrysanthe.


Nous avons déjà évoqué l'existence d'un système musical, l'utilisation d'échelles et d'intervalles, nous avons parlé de modes musicaux, il est temps d'entrer maintenant dans le vif de notre sujet qui regarde le « tempérament inégal dans la musique modale ».

Il nous faut comprendre tout d'abord que le tempérament « naturel » dans la musique ancienne ne s'est jamais identifié au tempérament égal que ce soit en Orient ou en Occident. Le tempérament signifie une proportion entre les voix (les tons), à l'intérieur d'une échelle. Le tempérament implique donc un dosage particulier des intervalles entre les voix (ou tons). Le premier philosophe ou musicologue qui a théorisé cette mitigation des intervalles était un disciple d'Aristote, le philosophe Aristoxène de Tarente. Son traité d'harmonie est disponible sur internet à cette adresse :


http://remacle.org/bloodwolf/erudits/aristoxene/table.htm


(La traduction en français de CH. EM. Ruelle a été numérisée par Marc Szwajcer)

Ce philosophe grec distingue déjà les trois genres musicaux qui subsisteront dans la musique byzantine :


« Il serait à propos, dit-il, après ce que l'on vient de dire, de distinguer dans le chant, dont on a parlé sommairement, autant de genres qu'il en comporte. On voit qu'il se divise en trois genres. En effet, tout chant que l'on prend parmi ceux qui sont accordés est diatonique, chromatique ou enharmonique. Premièrement, on peut établir que le genre diatonique est le premier et le plus ancien; c'est en effet celui que la nature de la voix de l'homme trouve tout d'abord. Deuxièmement,le second genre est le chromatique. Enfin, le troisième, supérieur aux deux autres, est l'enharmonique ; car il est venu en dernier et l'oreille ne s'y accoutume qu'avec beaucoup de peine. »


Cette division en trois genres musicaux diatonique, chromatique et enharmonique demeure vivante dans la théorie musicale byzantine. Les intervalles entre les voix utilisés dans le genre diatonique (le genre fondamental) peuvent être augmentés ou diminués et c'est ce que j'appelle la « mitigation des intervalles » qui produit le genre chromatique et le genre enharmonique.

Aristoxène se demande jusqu'où l'on peut aller dans cette augmentation ou cette diminution ? La réponse qu'il nous donne tombe sous le sens :


« S'il s'agit de la voix, dit-il, la distension n'est pas illimitée, et c'est facile à comprendre. A toute voix soit humaine, soit instrumentale, appartient un lieu qu'elle parcourt en chantant et qui est borné dans sa grandeur comme dans sa petitesse. La voix ne peut pas accroitre indéfiniment, pour former un grand [intervalle], la distension du grave et de l'aigu, ni la diminuer indéfiniment pour former un petit intervalle, mais, pour les deux sortes d'intervalles, il est un point où elle s'arrête. Nous devons donc les déterminer l'un et l'autre, en considérant deux choses : la première, c'est l'organe qui chante, la seconde, c'est celui qui sert à juger: je parle de la voix et de l'oreille. L'intervalle que l'une ne pourra produire ni l'autre apprécier devra être exclu de la distension usitée et possible à la voix. »



Pour comprendre la construction du système musical byzantin, il nous faut regarder en premier lieu ce que j'appellerai le tétracorde naturel. Il n'est pas anodin de regarder ensemble le nom originel des « voix » ou des « tons » dans la musique byzantine. Les notes n'étaient pas comme en occident au nombre de sept (do, ré, mi, fa, sol, la si) mais au nombre de quatre pour l'ascension du grave vers l'aigu et de quatre également pour la descente de l'aigu vers le grave. Ainsi le fondement principal de toute la construction musicale est-il le tétracorde, pentacorde si l'on considère les deux extrémités Agia/Nèaghiè, l'intervalle entre les deux extrêmes forme une quinte parfaite.

Les anciens appelaient les voix du tétracorde : Ananes, Nèanes, Naana, Aghia. Ces noms désignaient le tétracorde ascendant. Pour la descente, les noms vont changer, bien qu'ils demeurent en relation avec les précédents. Ainsi après Aghia vient Aanès, Nèxèanes, Anèanès puis Nèaghiè qui est exactement l'opposé de Aghia. Ainsi la boucle est réalisée.

Ces appellation servent également à désigner les modes et à les introduire par des formules plus ou moins longues et solennelles que l'on appelle des apichimata. Le psalte va ainsi mettre le mode dans l'oreille du chœur à la manière d'un taxim qui précède un chant. Ananès 1er mode, Neanes 2è mode, Naana 3è mode, Aghia 4ème. En descendant Aanes Plagal du 3è, Nexeanes Plagal du 2ème, Anèanès Plagal du premier, Nèaghiè Plagal du 4è.


La musique se construit donc premièrement sur le tétracorde naturel qui utilise le genre naturel appelé « diatonique doux » dans lequel il n'existe que des tons et pas de demi-tons : le ton Majeur de 12 commas dans la gamme byzantine, le ton Moyen de 10 commas et le ton minime de 8 commas. Cela constitue une octave de 72 commas. Tous ces intervalles sont supérieurs au demi-ton de la gamme à tempérament égal occidentale qui correspond à 6 commas de l'échelle byzantine. Deux tétracordes et une voix supplémentaire (proslamvanomenos) constituent une octave.


Les anciens nommaient le tétracorde de cette manière : la mèse, l'indicatrice (ou la lichanos), la parhypate, l'hypate. Avec le ton supplémentaire proslamvanomenos nous avons la quinte. La fontamentale, la quarte et la quinte sont fixes tandis que l'intervalle de seconde et de tierce sont susceptibles de mouvement. Ce sont des notes mobiles.

« On fait ces observations, dit Aristoxène, sur l'intervalle qui va de la mèse à l'hypate : les deux sons qui le comprennent sont fixes dans les divers genres, mais les deux sons compris entre ceux-ci sont mobiles »

En musique byzantine, l'octave est principalement formée de deux tétracordes soit conjoints, soit disjoints. L'intervalle supplémentaire qui permet de former une octave se trouve placé soit à la fin du premier tétracorde, soit après les deux tétracordes conjoints. Le tétracorde comprend toujours 30 commas (selon la mesure byzantine), le proslamvanomenos est un ton plein toujours 12 commas.

Dans l'ancienne mesure, donnée par le grand théoricien Chrysanthe de Madytos, l'octave était divisée en 68 commas. Le Ton majeur était alors de 12 commas, le ton Moyen de 9 et le ton Minime de 7.

Nous avons fait appel à la notion de genre, ici le diatonique doux. C'est pourquoi, il me semble utile de définir maintenant ce qu'est un genre. Les modes qui utilisent, dans leurs échelles respectives, le même type d'intervalles forment un genre : diatonique, chromatique ou enharmonique puisque, comme nous l'avons dit en musique byzantine, selon les anciens, il existe 3 genres : diatonique, chromatique et enharmonique. Ces genres ne pourraient exister sans la mitigation des intervalles de l'échelle des tétracordes qui composent la gamme utilisée dans chaque mode. Cette gamme peut également être mixte : un tétracorde diatonique et un tétracorde chromatique par exemple.

Chrysanthe, le grand théoricien de la musique byzantine au 19ème siècle, les définit ainsi :


A. le genre diatonique est celui dont l'échelle ne comprend que les tons (ce dont nous venons de parler).


B. Le genre chromatique est celui dont l'échelle comprend le ton ypermajeur, majeur et le demi-ton.


C. Le genre enharmonique est celui dont l'échelle comprend le dièze enharmonique et un intervalle de seconde augmenté (ypermajeur) et un intervalle diminué (ypomoyen).


A. Aujourd'hui, nous divisons le genre diatonique en deux formes : diatonique doux et diatonique dur. La caractéristique des modes qui appartiennent au genre diatonique doux est qu'ils utilisent les trois voix (ou tons) naturels : ton plein, ton moyen et ton minime. Par contre, les modes qui appartiennent au diatonique dur utilisent le ton Majeur (12) et le demi-ton (6).


B. Le genre chromatique se divise également en chromatique doux et chromatique dur. La caractéristique du chromatique est l'apparition d'intervalles augmentés plus grands que l'intervalle Majeur : un intervalle augmenté de 4 commas soit 16 commas (Tierce moyenne enharmonique) ou encore un intervalle augmenté de 6 commas soit 18 commas (Triple demi-ton).

Le tétracorde dans le chromatique doux est constitué d'un intervalle de ton Mineur (7.1/2) d'un intervalle de Tierce moyenne enharmonique (16) et du demi-ton chromatique (6.1/2). Elle est le plus souvent exprimée en 8/14/8/12

Dans le chromatique dur, le tétracorde est composé du demi ton diatonique (5.1/2) du Triple demi-ton (18) et du demi ton chromatique (6.1/2). Il est le plus souvent exprimé en 6/20/4/12.


C. Le genre enharmonique est relié directement au diatonique dur. Il utilise le ton et le demi ton et il est souvent comparé à la gamme occidentale de Fa majeur.


On classe les modes par affinité de structure. Ainsi, sont appelés diatoniques : le premier mode et son plagal, le quatrième mode et son plagal. Sont appelés chromatique le deuxième mode et le plagal du deuxième mode. Enfin, sont appelés enharmoniques le troisième mode et le mode plagal du troisième, dont la variante sur le Zo grave est appelée également mode Varys parce que sa fondamentale est plus basse que le Ni (Do grave).


Les attractions naturelles vont également jouer un rôle capital dans la couleur caractéristique de chaque mode. Comme nous l'avons vu, certaines notes sont mobiles et non fixes. Pour exprimer ces attractions (le plus souvent elles ne sont pas notées) ou pour exprimer des altérations passagères, la musique byzantine ne dispose pas de moins de quatre dièzes diffrénts ou de quatre bémols différents. Du plus simple 2 commas à 8 commas. On considère qu'on peut exécuter et bien entendre un intervalle de 4 commas. Mais l'altération de 2 commas s'ajoute toujours à un intervalle existant, c'est pourquoi elle n'est pas inutile.


Qu'est-ce qu'un mode ? Un mode se caractérise par le genre auquel il appartient, la fondamentale sur laquelle il repose qui généralement s'identifie avec sa finale, les notes dominantes sur lesquelles la mélodie revient le plus volontiers, ou autour desquelles elle tourne le plus souvent, les « repos » provisoires qui marquent la ponctuation de la phrase musicale et qui se divisent en repos parfait ou imparfait, les formules, la finale et bien sûr les attractions naturelles et autres singularités.

Nous allons donner maintenant les échelles pour les principaux modes, sachant que, dans le cadre de cette conférence, nous ne pourrons parler des branches des modes qui sont trop nombreuses et complexes pour être explicitées ici.



Premier mode

Sur le Pa (Ré)

Pa/10/Vou/8/Ga/12/Di/12/Ke/10/Zo/8/Ni/12/Pa



Deuxième mode



Sur le Di (Sol)

Di/8/Ke/16/Zo/6/Ni/8/Pa/16/Vou/6/Ga/12/Di



Troisième mode



Sur le Ga (Fa) :

Ga/12/Di/12/Ke/6/Zo/12/Ni/12/Pa/12/Vou/6/Ga



Quatrième mode



Sur le Vou (Mi) :

Vou/8/Ga/12/Di/10/Ke/12/Zo/8/Ni/12Pa/10Vou



Plagal du premier



sur Pa (Ré) :



Pa/10/Vou/8/Ga/12/Di/12/Ke/10/Zo/8/Ni/12Pa



Plagal du deuxième



sur Pa (Ré) :

Pa/6/Vou/18/Ga/6/Di/12/Ke/6/Zo/18/Ni/6/Pa

Plagal du troisième

Sur Ga (Fa) :



Ga/12/Di/12/Ke/6/Zo/12/Ni/12/Pa/12/Vou/6/Ga





Plagal du quatrième

Sur Ni (Do) :



Ni/12/Pa/10/Vou/8/Ga/12Di/12/Ke/10/Zo/8/Ni


Tout cela pourrait sembler relativement simple mais la réalité est tout autre. Ainsi le premier mode actuel a sa fondamentale basée sur la fondamentale de son plagal, le Pa (Ré), c'est à dire une quinte en dessous de l'authente dont la base, aujourd'hui plus théorique que pratique, est le Ke (La). Mais il existe encore des formes de premier mode sur le Ke (La) et notamment une forme qui utilise la gamme chromatique douce. Le deuxième mode sur le Di (sol) appartient au genre chromatique doux, comme nous l'avons dit, mais il a pour ancêtre sans doute le deuxième mode diatonique dont nous utilisons le plagal appelé Lèyètos et dont la base est le Vou (Mi) c'est à dire une quinte au dessous du Zo (Si).

Il est remarquable que dans le grand hymne « Theotoke Parthene », Petros Bereketis ait composé le premier verset sur le premier mode diatonique sur Pa et continue par le Lèyètos sur Vou (Mi) pour le second verset de son œuvre Octo-modale et non par le deuxième mode chromatique.

Les formes du quatrième mode Aghia peuvent se déployer à partir du Pa ou du Di. Le Lèyètos et le mode Aghia sur le Pa sont souvent mêlés, ce qui donne un effet très impressionnant, la base oscillant dans un même morceau du Pa au Vou selon que la phrase s'inscrit dans le mode Aghia ou dans le Lèyètos. Je ne peux dans le cadre de cette conférence développer davantage car trop de précision ici engendrerait plutôt de la confusion.

Il est capital de comprendre que tout effort pour mesurer les intervalles reste une approximation. La mesure a évolué et sans doute également la manière d'exécuter les intervalles. D'autant, comme nous l'avons dit précédemment, qu'à ces échelles viennent se superposer les attractions naturelles qui jouent dans tous les modes, qu'ils soient diatonique, chromatique ou enharmonique.

Pour conclure cette conférence, j'aimerais attirer votre attention sur les musiques anciennes et traditionnelles occidentales dont le tempérament était naturel et que l'on a souvent transformé sous l'effet des théories musicales du 19ème siècle en tempérament égal. C'est évidemment criant en ce qui concerne la réforme grégorienne du 19ème... On parle aujourd'hui plus facilement de tons grégorien que de modes... La notion de mode s'appauvrit terriblement lorsque prévaut le tempérament égal. Il n'y a plus que la place du demi-ton qui change. Le tempérament égal est une trouvaille merveilleuse en ce qui concerne les musiques harmonisées. Elle appauvrit par contre tous les répertoires « monodiques » qu'ils soient sacrés ou traditionnels...

 
La musique des Grecs d'Asie Mineure

Pastel n°63




Article publié dans la revue Pastel (n°63) "Spécial Turquie"



L'Asie Mineure est située aujourd'hui, bien évidemment, en Turquie. Mais l'histoire de cette région, avec ses moments de paix et ses guerres, a fait cohabiter pendant des siècles les grecs d'Asie Mineure, descendants des byzantins, avec les turcs qui ont été les conquérants de ce territoire situé au coeur de la civilisation hellénique.
Le passé hellénique de cette région rayonne encore par les vestiges des hauts lieux archéologiques, si nombreux et extraordinaires dans cette région. C'est cet aspect du littoral de l'Égée qui est le plus connu par les touristes et, de manière plus générale, par les occidentaux.
Mais cela ne doit pas nous faire oublier également l'existence d'un patrimoine musical extraordinaire des grecs de cette région. Ce patrimoine comprend la musique byzantine, la musique traditionnelle grecque d'Asie Mineure et les musiques urbaines plus connues sous le nom de rebetiko d'Asie Mineure.

Un peu d'histoire

Dès les premiers siècles de notre ère, la Grèce est devenue progressivement chrétienne et l'empire romain s'est vu attribuer par l'empereur Constantin une nouvelle capitale située sur les rives du Bosphore, sur le lieu de l'ancienne Byzance. C'était le 11 mai 330, l'empereur Constantin donnait à l'empire romain cette nouvelle capitale, sous le nom officiel de «Nouvelle Rome ». Cette ville prendra le nom de l'empereur, après la mort de celui-ci. De là est venu le nom de Constantinople, Konstandinou-Poli, ce qui signifie : la ville de Constantin. Les grecs l'appelaient généralement i Poli , « la Ville ». Par la suite, les turcs l'ont nommée Istambul, nom dont l'origine est l'expression grecque eis tin Polin qui signifie « vers la Ville » et se prononce en grec is tim bolin . Le destin particulier de l'Asie Mineure a commencé bien avant l'arrivée du christianisme, dès l'Antiquité grecque. Après la fondation de Constantinople, cette destinée se poursuivra avec l'empire byzantin jusqu'à la chute de Constantinople, le 29 mai 1453, puis ce sera le temps de la domination turque.
Constantinople deviendra alors Istambul, le principal foyer de l'empire ottoman. Cet empire a duré jusqu'à la grande guerre du début du XXe siècle. Les Turcs s'étaient en effet rangés du côté des Allemands pendant la première guerre mondiale. Avec la défaite des Allemands, les Alliés imposeront le démembrement de ce vaste empire dont le territoire sera alors réduit à l'Anatolie.

En 1922 s'est produite la «Grande catastrophe », suite à l'affrontement des troupes grecques contre celles d'Attatürk, à partir de Smyrne (actuelle Izmir). Il s'ensuivra un douloureux échange de populations, une grande partie de la communauté grecque devant quitter définitivement l'Asie Mineure et les Turcs étant invités également à quitter le territoire grec. Les réfugiés d'Asie Mineure à cette époque firent augmenter la population de la Grèce continentale d'environ vingt pour cent. Pourtant, le patriarcat grec-orthodoxe de Constantinople a gardé, jusqu'à aujourd'hui, son siège au Fanar, à Istambul. Patriarcat principal de l'Église Orthodoxe, il reste également la référence incontestée pour la juste exécution de la musique byzantine.
Les autres villes de l'Asie Mineure ont eu également un passé mythique : Ephèse, Smyrne, Milet,Pergame etc. Toutes ces villes ont une histoire associée à la culture, l'art, la philosophie, et des échanges culturels qu'on ne peut mesurer tant l'Asie Mineure fut le creuset d'une vie intense réunissant des communautés diverses : Grecs, Turcs, Arméniens, juifs, tziganes. Pensez, par exemple, que l'actuelle Syrie était byzantine. Pensez également que l'empire ottoman s'étendait jusqu'en Algérie...
Les échanges culturels et particulièrement musicaux dans tout le bassin méditerranéen ont été permanents. On sait, par exemple, que les diverses sources de la musique arabe ont été principalement sémitiques, indo-persanes et grecques. La musique arabe s'est développée en s'appropriant les anciennes traditions musicales des différents pays où l'islam et la civilisation arabe s'imposèrent, notamment en Perse, en Anatolie (Turquie), au Proche-Orient et au Maghreb. Il y a certes une grande diversité des styles et des caractères entre la musique byzantine, la musique turque ou encore la musique arabe mais le système musical provient de la même source : le système musical byzantin.

Musique orale, musique savante

Nous savons que le système musical qui a dominé dans le bassin méditerranéen dès l'Antiquité était le système hellénique, avec tout d'abord les pythagoriciens.
Les premières théories musicales proviennent des Grecs et la première notation musicale vient des accents de la langue grecque. Les Grecs ont étudié avec précision la proportion entre les tons dans les échelles musicales. Ainsi apparurent les modes dorien, hypodorien, phrygien, hypophrygien, lydien, hypolydien, mixolydien, hypomixolydien etc.
On peut se demander comment ces modes ont perduré dans la poly-modalité byzantine. C'est une question sur laquelle les musicologues reviennent régulièrement sans que l'on trouve une réelle unanimité dans leurs opinions. Il est difficile de trouver aujourd'hui des correspondances exactes entre ces modes anciens et les actuels modes byzantins ou les modes turcs ou encore avec les modes arabes.
Ce qui est clair toutefois, c'est que toute l'histoire de la musique hellénique manifeste constamment cet effort pour unir musique populaire et réflexion théorique, musique populaire et mu
tambourasique savante.
Ainsi, à la différence d'autres traditions musicales de la méditerranée fondées uniquement sur l'oralité et la transmission de maître à disciple, la tradition musicale hellénique a toujours voulu unir l'oralité et l'écriture musicale. La pratique musicale et la théorie ont avancé de pair et ce jusqu'au vingtième siècle et encore aujourd'hui. C'est pourquoi le patrimoine de musique composée, écrite, est immense en musique byzantine.
Cette volonté théorétique ne date pas d'hier. Aristoxène, par exemple, qui était un disciple d'Aristote, était spécialisé dans la théorie de la musique. Il était originaire de Tarante, une ville dans laquelle les pythagoriciens eurent une influence plus importante que partout ailleurs en Italie du Sud. Il est le premier, comme l'a fait remarquer Simon Karas (le plus grand théoricien de la musi
que byzantine au XXe siècle) à avoir posé les bases de la «mitigation » des intervalles musicaux. Cette mitigation consiste à augmenter ou diminuer la valeur des tons (que les Grecs préfèrent appeler « voix » car dans cette musique les tons n'ont pas une valeur égale).
Cette capacité d'augmenter ou de diminuer la valeur des intervalles des échelles musicales est un élément majeur pour toute l'histoire de la musique orientale (byzantine, turque ou arabe). C'est de cette manière que se sont constituées les échelles des modes diatoniques, chromatiques et enharmoniques, et c'est également ainsi que se justifie le jeu des attractions naturelles exécutées au cours du chant.
Les attractions (elksis en grec) font fluctuer vers l'aigu ou vers le grave les notes mobiles de l'échelle d'un mode. La musique orientale, de manière générale, a conservé cette distinction des notes fixes, la fondamentale et les dominantes, et les notes intermédiaires qui sont mobiles.
On ne peut comprendre la musique traditionnelle des Grecs d'Asie Mineure si l'on ne connaît pas le système musical qu'elle utilise. Or ce système musical est le système byzantin et celui-ci est très différent du système musical occidental, tant au plan de la sémiographie que de la théorie musicale.
Ce système, comme nous l'avons dit, est également valable pour comprendre de l'intérieur la musique turque traditionnelle ou encore la musique arabe, nonobstant les particularités qui marquent le caractère propre de telle ou telle tradition musicale ou de telle ou telle région. Nous voyons aujourd'hui que des amitiés entre musiciens turcs et grecs sont de plus en plus fréquentes. Il n'est pas difficile de jouer de la musique ensemble...
L'Asie Mineure est restée la référence en musique byzantine pour toute la Grèce. Les théories de la musique byzantine, et il y en a eu beaucoup pendant les deux millénaires qui se sont écoulés, devaient recevoir la validation du Conseil pour la musique du patriarcat de Constantinople. Celui-ci était et demeure pour la musique byzantine le garant de la continuité de la tradition musicale et du respect par les nouveaux compositeurs du caractère propre (èthos) de cette musique.
Le passage de la musique byzantine à la musique traditionnelle des Grecs d'Asie Mineure est naturel. Ces musiques étaient contemporaines et exécutées par les mêmes populations. La musique traditionnelle est donc restée toujours fidèle à ce système musical byzantin. Il n'est pas rare, encore aujourd'hui, que les chanteurs de musique traditionnelle soient également des psaltes dans l'église orthodoxe.
Quoi qu'il en soit, leur oreille était formée dès l'enfance par la musique byzantine et la formation musicale était commune.

Le système musical byzantin

Ce système musical comprend trois genres comme nous l'avons dit plus haut : le genre diatonique, le
genre chromatique et le genre enharmonique (il n'y a pas de distinction entre majeur et mineur en musique byzantine). C'est le genre diatonique qui est le genre principal. Les autres genres musicaux se construisent à partir de lui par mitigation des intervalles.
Or, dans le genre diatonique naturel, l'échelle se construit uniquement à partir de tons (et non de demi-tons). Il y a le ton plein, le ton moyen et le ton minime.
Dans le genre enharmonique (appelé également diatonique dur) va apparaître le demi-ton. Il apparaît également dans le mode chromatique doux. Celui-ci est construit en augmentant un peu le ton plein, en diminuant le ton moyen (qui prend la valeur que le ton minime avait précédemment) et le ton minime sera diminué jusqu'à la valeur du demi-ton. Ainsi, au lieu d'un tétracorde diatonique naturel : 10/12/8 (commas) on obtient : 8/16/6.Simon Karas
Dans le chromatique dur, le ton moyen et le ton minime sont tous les deux réduits au demi-ton et le ton plein est fortement augmenté ce qui donne 6/18/6.
Par ailleurs, pour ceux qui s'interrogent sur l'usage du quart de ton, il faut rappeler qu'en musique byzantine il n'y a pas moins de quatre dièses et quatre bémols différents. Chaque altération correspond à deux commas dans l'échelle byzantine (soixante douze commas pour une octave).Un triple dièse représente donc une altération de la note d'un demi ton supplémentaire (six commas) un quadruple dièse représente une altération d'un ton minime (huit commas) etc.
Dans le jeu des attractions une même note va fluctuer plus ou moins selon la force qu'exerce sur la note qui la précède ou qui la suit la fondamentale ou une dominante dans le propos musical. Tout en étant naturelle, la loi de l'attraction doit être exécutée avec précision, en référence au schéma mélodique. Il ne faut pas croire que naturel signifie ici aléatoire. Malheureusement beaucoup de psaltes n'exécutent plus les attractions de cette manière à cause de l'influence du système occidental.
Dans ce cas, le caractère de la musique byzantine est déformé et appauvri.
La musique byzantine était et demeure, jusqu'à aujourd'hui, une musique purement vocale et monodique. Il n'y a que la tenue d'une note (note égale appelée ison) sur la note fondamentale du mode ou parfois sur la première note d'un tétracorde supérieur qui apporte à cette musique une impression d'harmonie.
Il s'agit d'une harmonie au sens le plus ancien, comme on parle de chant harmonique. La tenue de l'ison n'a pour but que de mettre en valeur les harmoniques du chant monodique.
Mais, il faut y insister, le changement fréquent des isons (notes tenues) et leur multiplication dans certaines exécutions proposées aujourd'hui est une invention tout à fait récente pratiquée par certains psaltes pour produire une harmonie à l'occidentale qui dénature gravement l'èthos (le caractère) du chant byzantin.


La musique traditionnelle

kanonakiVenons-en maintenant à la musique traditionnelle des Grecs d'Asie Mineure. À la différence de la musique byzantine, la musique traditionnelle est à la fois vocale et instrumentale. Mais les modes qu'elle utilise sont ceux de la musique byzantine.
La différence essentielle est évidemment dans le mètre poétique et le pied rythmique. Alors qu'en musique byzantine les rythmes sont fréquemment irréguliers (on passe dans la même phrase musicale du 3/4 au 4/4, 5/8, 6/8, 7/8 etc.), dans la musique traditionnelle le rythme d'une chanson est constant puisqu'il s'agit la plupart du temps de danses.
En Asie Mineure, nous trouvons le 7/8 dans les kalamatiana, des quatre temps lents dans les kathistika (chants avec un rythme très libre),
aphigimatika (chants narratifs), nyxtodies (chants de veillées nocturnes) ; des 4 temps rapides dans les syrta et les kasapika (danses traditionnelles) et également des 6 temps (3+3), témoignage d'une forme utilisée par le peuple à l'époque byzantine pour solliciter ou louer l'empereur.
Ces chants et danses sont accompagnés par des instruments. Dans chaque région de Grèce on trouve des instruments particuliers.
En Asie Mineure, c'est incontestablement le violon et la lyra politiki à trois cordes, le kanonaki (qanoun), le santouri (santour), le laouto (luth) et le outi (oud) et le klarino (clarinette) qui sont les instruments privilégiés, sans oublier la thamboura byzantine.
Le psaltirion kanonion (ancêtre du qanûn, psaltirio en grec) et la thamboura doivent retenir particulièrement notre attention. Ils étaient utilisés pour l'apprentissage des modes et des intervalles autrefois. En effet la thamboura est un instrument à cordes connu depuis l'époque des acrites (les
gardes frontaliers de l'Empire byzantin). Cet instrument est habituellement constitué de trois cordes avec un petit caisson en forme de poire et un fin et long manche. Ce manche d'un mètre environ possède des frettes qui lui permettent d'exécuter avec précisions tous les intervalles utilisés dans la musique traditionnelle.
La flogera (flûte) était beaucoup utilisée autrefois et a été supplantée par le klarino.
Avant celui-ci on utilisait le zournas qui était d'une tessiture beaucoup plus aiguë. Il semble que l'usage du klarino date du XVIIIe siècle.
La différence principale entre le outi et le laouto mérite d'être soulignée. Le outi est un instrument mélodique, soliste. Le laouto est un instrument servant particulièrement à l'accompagnement des chants avec un rôle rythmique important.Oud
Ce type d'orchestration se retrouve également dans les îles de la mer Egée. Les chansons traditionnelles sont associées aux activités humaines, aux labeurs, aux voyages, particulièrement des marins, aux fêtes populaires et, par conséquent, à la danse.
Il faut revenir aux siècles précédents pour comprendre le rôle de la musique traditionnelle comme lien unissant et réunissant les membres des communautés et des villages.
Simon Karas a développé, dans le cadre de son Association pour la dissémination de la musique nationale, une discographie importante des chansons traditionnelles de l'Asie Mineure. Aujourd'hui, le chanteur Chronis Aidonidis (qui fut un collaborateur proche de Simon Karas) et sa disciple Nektaria Karantzi sont des interprètes et des témoins particulièrement importants de ce répertoire. Ils se prorécemment se sont produits à Paris. La chanteuse Domna Samiou, par ses recherches et ses interprétations, est également incontournable ! Ce répertoire reste très vivant ainsi que les groupes de danses traditionnelles qui perpétuent ces traditions populaires et les adaptent fréquemment avec intelligence à la scène ou à la télévision.

La musique urbaine des grecs d'Asie Mineure

Dans les villes de l'Asie Mineure (Smyrne en particulier) s'est développé un courant musical qui, bien qu'étant dépendant des musiques traditionnelles d'Asie Mineure, va évoluer en prenant un caractère très différent, urbain, et exprimant de manière forte la souffrance de la vie dans les grandes villes, la pauvreté, la douleur de l'amour et de son inconstance, le caractère effrayant de la mort, de l'exil, de la violence urbaine, de l'emprisonnement et de la fuite dans les paradis artificiels, drogues, alcool etc. Vous l'avez compris, il s'agit d'une musique généralement beaucoup plus sombre que les musiques traditionnelles.
Certains parlent ainsi d'un blues d'Asie Mineure. Il est important de comprendre que le rerbetiko d'Asie Mineure est une tradition musicale, greffée et issue des musiques traditionnelles mais qu'il s'en distingue résolument. C'est un genre musical populaire mais ce n'est pas une musique traditionnelle.
La caractéristique vocale de ce rebetiko, très différent du rebetiko qui se développera au Pirée, est l'usage d'une forme de chant mélismatique très riche. Un chant lent et long peut ne s'appuyer que sur un texte de deux vers... C'est un chant souvent plaintif, langoureux où se multiplient les « aman, aman », expression caractéristique de l'Asie Mineure. Cette expression est difficile à traduire.
C'est une interjection qui peut signifier la nostalgie, la douleur ou un moment de plaisir et d'émotion intense. Ces chants ont été appelés également pour cette raison des amanedes.

Cette musique manifeste l'influence musicale réciproque des Grecs et des Turcs dans les grands centres urbains d'Asie Mineure. Il existe à cette époque des chants grecs en langue turque, puisque tous les Grecs d'Asie Mineure parlaient évidemment également le turc. Cette musique s'est fait connaître dans les années vingt, notamment après la «Grande c atastrophe » d'Asie Mineure. Certains chanteurs, des réfugiés, ont fait carrière aux Etats-Unis et ont commencé à y enregistrer leurs premiers disques. Ensuite, des maisons de disques en Grèce ont commencé à s'y intéresser.
Les chanteurs qui ont fait connaître ce style étaient tous des chanteurs exceptionnels. On peut nommer évidemment Antonis Dalgas, Giorgos Papasideris, Stratos Payoumdzis etc. Il y avait également d'immenses chanteuses comme Roza Eskenazi, Marika Papangika, Rita Abdzi etc.
Cette musique s'accompagne des instruments traditionnels de l'Asie Mineure : le violon, la lyra de Constantinople, le kanonaki, le santour, le oud, le laouto, le klarino, et va développer un répertoire prodigieux, immense que l'on interprétait dans les «Kafés Aman ».

Pour conclure...

La vitalité de ces répertoires de l'Asie Mineure est toujours d'actualité, particulièrement en ce qui concerne la musique byzantine et les musiques traditionnelles.
Le rebetiko d'Asie Mineure, lui, ne connaît pas la même pérennité. Peu de voix modernes sont capables de restituer la caractère de ce chant à la fois mélismatique et marqué par une esthétique vocale qui prévalait au XIXe siècle et au début du XXe siècle. La «Grande catastrophe » de
1922 a réuni les rébètes de l'Asie Mineure avec ceux de la Grèce continentale, au Pirée notamment.
Cela a, sans aucun doute, enrichi le rebetiko plus tardif et permis l'éclosion d'un répertoire riche en couleur avec de grands compositeurs comme Panayiotis Toundas, Yannis Papaioannou, Markos Vamvakaris et Vassilis Tsitsanis. Mais cela a également marqué la fin d'un style de rebetiko plus
caractéristique de l'Asie Mineure et fait disparaître l'orchestration traditionnelle de cette région, au profit de la grande famille des bouzoukis (baglama, Tjouras, bouzouki), de la guitare, voire du piano...
En ce qui concerne la musique byzantine et les musiques traditionnelles, l'oeuvre de Simon Karas est une oeuvre majeure et sans doute pour des siècles. Il a redonné une vitalité à la recherche musicologique, à la formation des jeunes à la musique byzantine et à la pratique de la musique hellénique.
Sa méthode pédagogique unit la formation en musique byzantine et en musique traditionnelle. Ses (heureux) élèves pratiquaient également les instruments traditionnels et la danse. Il a constitué un fonds d'archives sonores dont on n'a pu encore éditer la totalité. Sa contribution en ce qui concerne la musique traditionnelle d'Asie Mineure est particulièrement importante. Il a enregistré, noté, les chants des réfugiés d'Asie Mineure et réalisé des disques avec des musiciens contemporains d'une perfection internationalement reconnue. Son oeuvre dans ce domaine est poursuivie par le grand chanteur Chronis Aïdonidis et la chanteuse Nektaria Karantzi.

Lycourgos Angelopoulos, un disciple de Simon Karas, avec le Choeur Byzantin de Grèce, fait, quant à lui, rayonner la musique byzantine dans le caractère (èthos) du patriarcat de Constantinople dans les festivals du monde entier. Récemment, le 13 mai 2004, avec Kudsi Erguner (grand spécialiste du ney turc) et Derya Türkan (un jeune maître du kemenche classique turc à trois cordes, spécialiste du répertoire classique ottoman) Lycourgos Angelopoulos a donné un concert exceptionnel à l'église sainte Irène d'Istanbul, réunissant le Choeur Byzantin de Grèce et les Muezzins d'Istanbul. Une sublime représentation qui a été heureusement filmée et qui témoigne d'un dialogue artistique au plus haut niveau entre la musique héritée de Byzance et la musique classique de l'empire ottoman.
Pour terminer, j'aimerais dire que je prépare actuellement, avec bonheur, un voyage musical «de l'Asie Mineure à l'Andalousie » avec mon ami Fouad Didi et ses musiciens. La rencontre et la complicité des musiciens dans ce programme qui unit les musiques traditionnelles d'Asie Mineure et araboandalouses témoignent du langage commun qui unit les musiciens de la méditerranée...

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